Un matin d’octobre sur les crêtes, la brume a tout changé

Par

Garée au col de la Schlucht, j’ai fermé la portière à 6 h 40 et la buée a avalé le pare-brise d’un coup. La brume collait déjà aux chaumes, et le balisage du Club Vosgien apparaissait par éclats, comme s’il hésitait à rester visible. Je suis partie avec l’idée d’une marche courte, rien. En quelques minutes, la montagne m’a coupée des repères. J’ai été convaincue que je n’irais pas loin ce matin-là.

Ce matin-là, j’avais juste envie de marcher, sans trop savoir à quoi m’attendre

Ce matin-là, j’avais un créneau de 3 heures avant de reprendre mes notes. Dans ma famille, très attachée aux Hautes-Vosges, les départs se font tôt. J’ai appris à choisir des boucles courtes quand le temps presse. Je n’avais pas dépensé un euro. Je connaissais ce secteur et je n’avais besoin que d’une gourde, d’une veste et de ma carte IGN pliée en quatre.

J’ai choisi la crête parce qu’en octobre elle me laisse d’habitude une lumière sèche sur les chaumes. Je suis partie avec l’idée d’apercevoir la vallée, puis de revenir par le même passage sans forcer. J’espérais un matin clair, un bout de vent propre, et pas grand-chose d’autre. J’étais restée sur cette idée parce que le tracé me semblait simple sur la carte, entre le col de la Schlucht et le Hohneck.

La veille, j’avais lu un forum de rando où l’on parlait d’un plafond bas et d’une brume qui colle aux chaumes. J’ai pensé que je tiendrais la boucle en 3 heures, pauses comprises. La visibilité tombe à quelques dizaines de mètres sur les crêtes en octobre. Je me suis trompée surtout sur ce détail-là, et sur le temps qu’il faudrait pour accepter que le paysage ne jouerait pas franc jeu.

Au début, tout semblait normal, puis la brume a envahi l’espace et changé mes sens

La première demi-heure, tout semblait encore normal. Le sentier paraissait lisible à 35 mètres, les sapins restaient nets, et la lumière gardait un jaune pâle. Je percevais distinctement le clapotis lent des gouttes sur les feuilles, un son que je n’avais jamais remarqué autrement, comme si la brume avait étouffé tout sauf ce murmure fragile. Mes pas faisaient un bruit mat sur l’humus détrempé, et l’odeur de mousse froide montait déjà avec la résine.

En 12 minutes, la brume a épaissi sans prévenir. La ligne des sapins s’est faite avaler par le brouillard et le relief a disparu, révélant un mur blanc de crête. Je me suis retrouvée à regarder un sentier qui semblait encore devant moi, puis plus rien à 25 mètres. J’avais simplement perdu la lecture de la pente.

Le bruit de la vallée s’est étouffé, et j’entendais surtout les gouttes et le vent. L’odeur de résine froide a pris le dessus dès que j’ai traversé un passage d’épicéas. Le froid humide est remonté sous la veste, alors qu’au parking la température semblait douce. J’ai été frappée par le contraste aux mains et au visage, presque d’un coup.

La difficulté est venue du sol. L’herbe grasse, les racines luisantes et une dalle mouillée m’ont fait glisser sur un virage en descente. Mes chaussures avaient une semelle déjà fatiguée, et j’ai compris cela après la glissade, pas avant. J’ai eu le cœur qui est monté d’un bloc, puis j’ai dû rester 2 minutes immobile pour reprendre mes esprits. Quand je me suis arrêtée, la buée a couvert mes lunettes et l’écran du téléphone, tout de suite.

Quand j’ai compris que je n’étais plus dans une balade ordinaire, tout a basculé

Quand la crête s’est refermée, j’ai cessé d’avancer au pas normal. La ligne des sapins disparaissait par endroits, puis réapparaissait comme un trait gris. J’ai hésité une seconde avant de sortir la carte papier et la boussole. Je suis devenue plus lente, presque méticuleuse, et j’étais sûre de moi juste avant, ce qui m’a fait sourire jaune.

J’ai ouvert ma carte IGN sur un replat, en pinçant le coin pour qu’elle ne se gorge pas d’humidité. La peinture rouge et blanche du Club Vosgien, à moitié effacée, est devenue soudain mon seul repère dans ce monde devenu blanc et silencieux. Ce petit rectangle, presque mangé par le brouillard, valait mieux que l’écran mouillé de mon téléphone. J’ai suivi les courbes de niveau du doigt, puis j’ai recoupé l’angle du chemin avec la boussole.

J’ai aussi compris que la montée paraît plus courte que la descente. En brouillard, 20 mètres ressemblent à 5, puis le virage suivant semble reculer encore. J’ai raté un passage parce que j’ai continué tout droit par habitude, et il m’a fallu revenir 50 mètres en arrière. Sur une pierre luisante, mon talon a dérapé, et j’ai senti la panique me traverser.

Avec le recul, ce que je sais maintenant et ce que je referais (ou pas)

J’ai appris à regarder les détails qui restent après coup. Ce matin-là, le détail principal, c’était le froid humide qui collait à la nuque et aux poignets. Je suis rentrée avec une couche intérieure déjà moite, alors que je pensais tenir sec tout du long. J’ai compris qu’une veste protège du vent. Pas de la condensation si je traîne à m’arrêter. Le froid sec mord, le froid humide s’infiltre.

Je ne referais pas le coup du téléphone seul. À 9 h 15, l’écran était déjà couvert de buée, et la batterie baissait avec le froid. Je ne referais pas non plus mes chaussures à semelle fatiguée, parce que la racine grasse ne pardonne pas en descente. Je ne sous-estimerais plus le vent de crête au parking, car l’air change dès que l’abri disparaît.

Pour quelqu’un qui accepte de ralentir et de lire une carte, cette sortie garde sa force. Pour une famille avec de jeunes enfants, je choisirais plutôt une balade plus basse, dans la forêt, où le relief ne se ferme pas aussi vite. Et si un enfant, ou un débutant, supporte mal le froid ou l’effort, je passe la main à un pédiatre ou à un médecin du sport. Moi, sur cette crête, j’ai aimé le silence, mais je n’ai pas aimé l’improvisation.

J’ai gardé en tête la vallée de Gérardmer, puis j’ai renoncé à y descendre par paresse, pas par choix éclairé. J’avais aussi envisagé un sentier plus bas, vers la forêt, et j’aurais sans doute mieux respiré là-bas. Ce jour-là m’a appris mes limites très simplement : quand la brume me coupe les repères, je préfère raccourcir et rentrer avant qu’elle ne referme tout. Je suis rentrée du secteur du Hohneck avec moins d’allure que prévu, mais avec une idée plus juste de ce que j’accepte sur les crêtes.

Avatar de Angèle Soyer
À la plume