J’ai cru qu’un mois de mai en montagne valait un mois de juin

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Au parking de la route des Crêtes, près du Hohneck, je suis partie un matin de mai avec un ciel clair au-dessus de Gérardmer et 20 degrés dans la vallée. J’étais sûre de moi, et j’ai été convaincue que la journée aurait le goût d’un début juin. Deux heures plus tard, j’ai remis bonnet et coupe-vent d’un geste sec, sous un vent qui coupait la peau dès la sortie de la forêt. J’ai perdu 2 heures sur une boucle que je croyais simple, et j’ai compris trop tard que le printemps vosgien ne triche pas.

Le jour où j’ai compris que je m’étais complètement trompée sur la météo et le terrain

J’avais préparé cette marche comme une sortie tranquille, avec des proches venus pour prendre l’air et marcher sans se presser. J’ai appris à regarder les cartes, mais ce matin-là j’ai surtout regardé le soleil en vallée. J’ai été convaincue que la douceur du bas suffirait jusqu’aux crêtes, et j’ai glissé dans le sac une tenue trop légère, presque estivale. J’avais déjà lu ce tracé trop vite, avec cette petite arrogance qui fait croire qu’en mai la montagne a rangé son froid au placard.

J’ai choisi des chaussures légères, celles qui laissent passer l’humidité au moindre ruisselet. Je me suis retrouvée avec des appuis mous, alors que je pensais marcher sur un sol déjà sec. Le ciel restait clair au départ, mais des nuages s’accrochaient aux sommets et les arbres bougeaient déjà d’un côté, comme une alerte muette. Je n’avais pas vérifié l’état des crêtes, ni regardé les plaques blanches visibles depuis la vallée, ni noté ce parking encore gelé et ces ruisseaux gonflés qui parlaient plus fort que moi.

À la sortie de la forêt, le décor a basculé d’un coup. Le vent de crête m’a glacé en moins de cinq minutes, alors que la vallée affichait un soleil éclatant et 20 degrés. J’ai été frappée par la neige encore posée sur un versant nord, à peine à plus de 1000 mètres, alors que les prairies en dessous étaient déjà vertes. J’ai aussi senti l’odeur de terre humide et de feuilles en décomposition, ce mélange lourd qui annonce les chemins gras et les passages où tout ralentit.

J’ai senti mes chaussures s’enfoncer dans une boue épaisse qui collait à la semelle comme une vraie croûte, et j’ai su que la balade ne serait pas un simple jeu de printemps. La croûte de neige du matin cassait sous le pas, puis devenait molle et lourde dès que le soleil tapait. À ce moment-là, j’ai été lessivée, et le doute s’est installé d’un seul coup. Je me suis sentie bête, plantée là avec mes gants au fond du sac et une pause qui n’avait plus rien de confortable.

La facture concrète de cette erreur : temps perdu, fatigue et frustration

Le premier prix, ça a été le temps. J’avais prévu 4 heures, et la sortie a filé vers 6 heures, parce que chaque détour autour des névés me volait quelques minutes et que le sentier gras cassait mon rythme. Le ruissellement traversait le chemin près des zones de fonte, et à chaque passage je perdais de l’élan. Même les petites montées m’ont paru plus chères qu’en juin, parce qu’il fallait lever le pied, chercher où poser la semelle, puis recommencer.

Avec les proches qui marchaient avec moi, les pauses sont devenues plus fréquentes. Les pieds commençaient à prendre l’humidité, les chaussettes collaient, et les plaintes arrivaient pour un rien, un caillou, un banc mouillé, un souffle de vent. J’ai dû changer le programme pour éviter un retour de nuit, et cette idée m’a pesé tout le long du chemin. Personne n’avait envie de finir dans le blanc, ni de rentrer avec les joues gelées alors qu’on était partis pour une marche légère.

J’avais compté sur une terrasse au bord du parcours, mais la porte était close. J’ai mangé deux tartines froides sur un banc battu par le vent, avec les doigts raidis et la nuque crispée. Pas terrible. Vraiment pas terrible. Le moral a pris un coup net, parce que j’attendais une pause simple et que je n’ai trouvé qu’un coin gris, humide, sans abri et sans chaleur.

Au retour, les chaussures étaient trempées et la boue avait laissé une marque nette sur le cuir et le bas du pantalon. J’ai payé 47 euros pour rattraper le nettoyage chez le cordonnier, et j’ai encore traîné cette fatigue pendant 3 jours. Le lundi suivant, au moment de reprendre mes pages, je me suis sentie lourde et peu présente, avec cette impression d’avoir laissé mon énergie dans un chemin trop humide. Je suis rentrée vexée, et j’ai trouvé ça d’autant plus pénible que la météo, elle, avait déjà oublié ma mauvaise lecture.

Ce que j’aurais dû vérifier avant de partir pour éviter ce piège classique

Ce qui m’a manqué, c’est le regard sur les écarts de température. En vallée, le soleil donnait une fausse confiance, mais les crêtes gardent leur propre humeur, et je l’ai payé cher en découvrant le vent froid au-dessus du replat. J’ai fini par regarder les webcams des crêtes après coup, et j’ai compris que les nuages accrochés aux sommets disaient déjà autre chose que le parking de départ. J’aurais aussi dû tenir compte de ces arbres agités par rafales, parce qu’ils annonçaient une ambiance bien plus rude que la lumière du bas.

J’aurais dû m’intéresser à l’état réel des sentiers, surtout les passages nord et les combes ombragées. La neige y tient plus longtemps, puis elle s’alourdit et se transforme en piège mou dès que le soleil passe dessus. Le brouillard, lui, a la mauvaise habitude d’avaler les repères visuels en quelques minutes, et j’ai connu ce trou dans le paysage où l’on hésite sur la suite. Quand je ne connais pas bien le coin, je préfère poser la question à un guide du massif ou à quelqu’un qui a marché là le matin même, parce qu’un détour évité vaut mieux qu’un demi-tour dans le froid.

Le sac aurait dû être plus franc. Je n’avais pas besoin d’une panoplie lourde, mais j’aurais gagné du confort avec quelques choses simples, que j’avais laissées au placard par paresse. Le bonnet, la couche chaude et la veste imperméable m’auraient évité ce moment où l’on subit plus qu’on ne marche. Mes chaussures étanches aussi, parce qu’une semelle qui prend l’eau au premier ruissellement change tout le reste de la journée.

  • des chaussures étanches, restées au placard
  • un bonnet, oublié alors que le vent montait déjà
  • une couche chaude au fond de l’armoire
  • une veste imperméable, qui aurait servi dès la sortie de forêt
  • un sac sec pour des chaussettes de rechange

En relisant cette sortie, je vois bien le signal que j’ai ignoré, et il était là dès le parking. Le givre, les ruisseaux gonflés, les plaques blanches, les nuages accrochés aux crêtes, tout ça parlait déjà. Si j’avais accepté de regarder la montagne au lieu de regarder mon envie d’aller vite, je me serais épargné une marche moins nette, plus humide, et franchement plus bête. C’est ce mélange de petites négligences qui m’a coûté le plus.

Ce que je ferais différemment aujourd’hui, avec ma famille et dans mes articles

Avec ma famille des Hautes-Vosges, je ne cherche plus à caler une journée de juin sur le mois de mai. Je pars plus bas, plus court, ou je garde une marge claire pour les aléas, parce que la montagne n’a aucune envie d’entrer dans mon agenda. Quand la fenêtre est belle, je choisis des itinéraires qui restent lisibles, avec moins de névés et moins d’ombre, même si la vue semble moins spectaculaire sur la carte. J’ai fini par comprendre que le calme d’une sortie compte plus que l’idée que je m’en faisais avant de l’attaquer.

J’ai appris à raconter ces écarts sans les maquiller. Quand j’écris pour les familles qui me lisent, je parle plus volontiers d’un sol noir, d’un vent sec, d’un refuge fermé ou d’une trace qui disparaît sous le brouillard que d’une promesse de belle promenade. Je sais que les détails modestes disent mieux la saison que n’importe quelle formule. Je reste à ma place quand le terrain devient trop technique, et pour une neige tardive qui demande une vraie lecture du massif, je laisse volontiers la main à un guide local.

Ces 2 heures perdues sur la boucle du Hohneck m’ont laissé un vrai regret, parce que j’aurais aimé rentrer avec autre chose que des chaussettes mouillées et la sensation d’avoir couru après une météo qui se refermait. Pour quelqu’un qui accepte de rester bas, de couper court et de renoncer à une pause au sommet, mai au-dessus de Gérardmer peut encore tenir debout. Pour moi, le printemps en montagne a gardé ce goût un peu dur, et je ne l’ai pas oublié.

Avatar de Angèle Soyer
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