La saison des myrtilles m’a réconciliée avec les levers tôt

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Le premier ploc sec m’a arrêtée net sur le sentier du Poli, au-dessus de Gérardmer, alors que la rosée perlait encore sur les feuilles. Il était 5 h 48, et le bas de mon pantalon était déjà humide. J’ai été convaincue en touchant une baie presque noire, froide entre deux doigts, puis en l’entendant tomber dans mon panier plat. Ce matin-là, je me suis retrouvée à aimer une heure que je détestais jusque-là.

Je n’étais pas du matin, mais la myrtille a changé la donne

Pendant des années, les matins m’ont pesé. À Gérardmer, je préférais avancer dans la journée après mon café, mes notes, mes mails et le silence de ma table de travail. À 41 ans, je n’avais aucune envie de me lever avant l’aube pour une balade. Et puis, dans ma famille des Hautes-Vosges, j’avais gardé cette image des cueillettes de saison, celles qu’on fait avant que le soleil ne tape.

Un voisin m’a parlé d’un coin chargé en myrtilles, du côté des pentes qui descendent vers le lac. J’y ai vu une excuse pour sortir sans écran, sans bruit, et sans rendez-vous. J’ai appris à regarder les détails que les autres balayent d’un geste. Une baie ferme, un feuillage froid, un panier trop profond, et l’histoire change.

Avant d’essayer, j’imaginais une cueillette simple. Je me voyais plier quelques feuilles, remplir un récipient, rentrer avant 8 heures avec les mains tachées. J’étais sûre de moi, un peu trop même. J’avais sous-estimé la pente, la rosée et ce moment où l’on croit voir des baies partout alors qu’elles se cachent sous les tiges.

Je me suis aussi trompée sur le rythme. Je pensais qu’une heure de marche me découragerait. En réalité, c’est l’inverse qui s’est produit. Je me suis sentie étonnamment calme quand j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de remplir vite, mais de cueillir juste. Je sais que ce genre de détail décide du souvenir qu’on garde.

La première sortie, entre émerveillement sensoriel et petits désagréments concrets

Je suis partie à 6 h 15 avec un petit panier peu profond, une veste légère et des chaussures qui accrochaient encore bien l’herbe. L’air était froid, presque piquant, et la rosée avait laissé des perles sur les myrtilliers bas. À chaque baie mûre, j’entendais ce petit bruit sec, très net, quand elle se détachait entre le pouce et l’index. J’ai vite compris qu’il fallait pincer sans tirer, sinon la baie s’écrase ou la tige casse.

L’odeur m’a frappée la première. Il y avait de l’herbe humide, de la terre fraîche, et cette senteur de feuillage encore froid qui remonte quand le jour se lève à peine. Les myrtilles sauvages étaient presque noires, mates, cachées au fond des touffes. Quand je passais la paume dessus, une ligne bleu-violet se posait déjà sur mes ongles. En dix minutes, mes doigts avaient pris cette couleur d’encre qui ne quitte pas tout de suite la peau.

Je n’avais pas prévu que le terrain me ferait réfléchir à chaque pas. Sur une pente herbeuse humide, mes semelles accrochaient mal, et je devais me rééquilibrer en écartant un peu les genoux. Au bout de 30 minutes, le bas de mon dos tirait franchement, parce que je restais pliée presque en deux. Les moustiques, eux, ont débarqué juste après que la rosée a commencé à partir. Pas terrible. Vraiment pas terrible.

Je suis rentrée avec 700 grammes au bout de 1 h 10, pas plus. Le panier n’était pas plein, mais il était propre, sans jus au fond. Cette petite récolte m’a fait plus plaisir qu’un seau mal rempli. J’avais pris le temps de regarder sous les feuilles, là où les plus belles baies se cachent. Sans ce geste-là, j’aurais cru le secteur pauvre, alors qu’il était encore généreux.

Au fil des jours, le lever tôt devient un rendez-vous attendu

Après trois sorties, j’ai changé ma manière de partir. Je visais toujours avant 7 heures, avec manches longues et panier plat. J’avais fini par glisser une petite boîte au fond de mon sac, juste pour éviter que les fruits roulent trop loin au retour. Le matin, je ne cherchais plus la quantité d’abord. Je cherchais la tenue du fruit, son froid, sa fermeté.

Ce qui m’a retenue, c’est le calme. Il n’y avait presque personne, juste le frottement du vent dans les herbes et le petit ploc des baies qui tombaient dans le récipient. Je me suis prise au jeu de cette lenteur-là. En une heure, j’avais l’impression de gagner ma journée avant même d’avoir ouvert mon ordinateur. J’ai été frappée par ce contraste, très simple, entre un geste minuscule et une tête déjà moins encombrée.

J’ai aussi fait une erreur bête un matin du 12 août. J’ai cueilli trop tard, vers 9 h 40, parce que je pensais encore avoir le temps. Les baies avaient chauffé, elles étaient molles et se sont écrasées au fond du panier profond que j’avais pris ce jour-là. Quand j’ai vidé le tout à la maison, il restait du jus au fond et un tri pénible à faire sur la table. J’étais partie avec trop de confiance, et j’ai vite lâché l’affaire.

Le jour où j’ai compris qu’un coin vide ne l’était pas, j’ai changé ma façon de regarder. De loin, le pied paraissait pauvre. De près, il restait des baies serrées sous les feuilles, presque invisibles depuis le dessus. Il fallait écarter la branche d’une main et glisser l’autre dessous. Ce geste simple m’a rappelé ce que j’oubliais : la cueillette se gagne au ras du buisson, pas à hauteur des yeux.

Ce que je sais maintenant que j’ignorais au début, et ce que ça m’a vraiment apporté

Je comprends mieux, maintenant, pourquoi le matin change tout. La fraîcheur garde les fruits fermes, et la rosée leur donne ce parfum plus vif que je ne trouvais pas à midi. Quand j’ai comparé deux cueillettes, l’une à 6 h 20 et l’autre à 12 h 05, la différence m’a sauté au nez. La première tenait dans le panier. La seconde rendait du jus au moindre choc. La qualité du fruit dépendait bien plus du moment que de ma bonne volonté.

Ce rituel m’a aussi appris à freiner sans culpabiliser. Pendant longtemps, je croyais qu’une matinée réussie devait être dense. Là, j’ai compris qu’une sortie de 1 h 30 pouvait suffire à me donner une vraie respiration. Je me suis retrouvée à aimer ce temps maigre, presque nu, où je n’avais rien à prouver. J’ai même commencé à repérer les matins où ma tête était trop pleine pour monter en pente sans râler.

Je ne referais pas un départ tardif, ni un panier trop profond. Je ne repartirai plus sans chaussures qui tiennent bien sur l’herbe humide, ni sans une petite boîte plate. J’ai aussi appris à ne pas négliger les manches longues, parce que les moustiques gagnent vite quand la chaleur monte. Une fois, j’ai tenté de cueillir après la pluie. Les baies collaient aux doigts, et mon panier prenait l’humidité à vue d’œil.

Cette sortie m’a surtout servi de repère: si je veux des myrtilles fermes, je pars tôt, je marche sans me presser et je rentre avec les doigts bleus. Je n’irai pas promettre à tout le monde la même chose, parce que tout dépend de l’envie du matin et de l’état du terrain. Pour moi, elle a du sens quand je veux retrouver le tempo des Hautes-Vosges, entre une barquette du marché de Gérardmer et un panier cueilli sur place. Quand je repasse au marché de Gérardmer, je regarde les myrtilles autrement, avec le souvenir du sentier du Poli et de ce matin froid où j’ai compris leur vraie tenue.

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