Le jour de la Saint-Nicolas dans les villages du massif

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Le pain d’épices tiède m’a collé aux doigts devant l’église Saint-Étienne de Xonrupt-Longemer, et la lumière des lampions tremblait sur les vitres du café. Les cloches sonnaient encore, pendant que le froid me pinçait les joues. Je tenais la serviette en papier d’une main mal assurée, et la mie parfumée me rassurait presque plus que l’écharpe. C’est dans cette petite scène, très simple, que Saint-Nicolas a pris pour moi sa vraie place.

J’étais juste une gamine emmitouflée, et tout ça me paraissait magique, même avec le froid qui mordait

J’étais venue depuis Gérardmer avec mes parents, bien emmitouflée, avec des gants trop grands et un bonnet qui glissait sur mes oreilles. J’avais neuf ans, pas plus, et je pensais surtout au bout de mes doigts qui picotaient. Nous avions quitté la maison tôt, avec un budget serré pour la soirée, juste de quoi prendre une boisson chaude et un petit goûter. J’ai gardé ce souvenir très net, parce que c’est l’une des premières fois où le village m’a paru plus grand que moi.

Le froid de montagne m’a frappée d’abord par le bruit. Les chaussures craquaient sur le gravier gelé, puis la buée montait d’un coup dès que quelqu’un parlait. J’ai encore en tête l’odeur mêlée du vin chaud, de la laine humide et du bois froid sous mes doigts. On se réchauffait près d’un muret, et mes mains restaient raides malgré les pauses. Au bout de quinze minutes dehors, j’ai compris que les enfants n’ont pas la même patience que les adultes. Les plus petits commençaient déjà à tirer sur les manches, et je me suis retrouvée à surveiller mon lampion autant que la rue.

Avant d’y aller, j’imaginais une grande fête compacte, presque solennelle. Je croyais que tout durerait longtemps, avec de la musique partout et des lanternes à chaque fenêtre. J’étais sûre de moi, et j’étais restée sur cette idée jusqu’au moment où le cortège a débouché dans la rue principale. Le village était plus étroit, plus humain, et ça m’a changée tout de suite de la tête à la place.

Ce qui m’a retenue, ce n’était pas le décor en lui-même. C’était la manière dont les gens se parlaient à voix basse, avec les joues rouges et les épaules relevées. Je me suis sentie embarquée dans quelque chose de très local, sans théâtre inutile. Le passage de Saint-Nicolas n’avait rien d’un grand show, et c’est précisément ce qui m’a plu. Je n’attendais plus le spectaculaire, je regardais les mains, les lampions, les bonnets, et la rue elle-même.

Le cortège est arrivé plus tôt que prévu, et j’ai vite compris que voir Saint-nicolas de près, c’est un vrai défi

Le silence est tombé d’un coup, juste avant l’arrivée du cortège. On n’entendait plus que quelques bottes sur le sol gelé, et un enfant qui demandait, à mi-voix, si c’était encore loin. Puis il y a eu les cloches au loin, et ce petit frisson dans la foule que je n’ai jamais oublié. Le village entier s’est comme resserré sur lui-même, et j’ai levé la tête au moment précis où la silhouette de Saint-Nicolas a tourné le coin de la rue.

J’ai appris ce soir-là qu’arriver à la dernière minute change tout. Nous étions restées derrière deux rangées d’adultes, coincées entre un mur et une voiture garée de travers. Je ne voyais presque rien, juste des épaules, des bonnets et la pointe d’une mitre qui passait au-dessus des têtes. J’ai hésité à me faufiler, mais il n’y avait pas la place. J’ai fini par me coller au rebord du trottoir, avec la sensation très nette d’être trop petite pour cette fête-là.

Le stationnement nous avait déjà retardées avant même d’entrer dans le bourg. Nous avions tourné trois fois autour de la place, persuadées qu’une place se libérerait. Résultat, nous sommes arrivées quand la foule s’était déjà serrée. Je me suis retrouvée à porter mon lampion d’une main, puis de l’autre, parce que le papier avait commencé à ramollir avec l’humidité. La bougie vacillait, et le haut du montage penchait de travers. Pas terrible. Vraiment pas terrible.

La poussette d’une voisine a fini d’embrouiller le passage. Dans la rue en pente, les roues bloquaient sur les pavés, et quelqu’un derrière a dû contourner tout le monde. J’ai vu une mère lever son enfant pour qu’il aperçoive la crosse, puis redescendre aussitôt, parce que le petit commençait déjà à se plaindre du froid. Dans le massif, le froid coupe l’enthousiasme plus vite qu’ailleurs, et les enfants tiennent à peine vingt ou trente minutes dehors. Après, les doigts deviennent durs, les joues tirent, et le lampion perd tout son charme.

Le passage lui-même n’a pas duré longtemps. Quinze minutes, peut-être un peu plus, pas davantage. Mais tout ce qu’il y avait autour, les photos, l’attente, le goûter, a pris une bonne heure. C’est là que j’ai compris la logique du village. On vient pour le saint, puis on reste pour les détails. Le pain d’épices encore tiède, glissé dans une serviette en papier, a eu ce soir-là plus de valeur qu’un jouet.

Ce soir-là, j’ai appris que toute la magie tient dans les petits détails qu’on ne voit pas quand on est pressé

Le vrai basculement a eu lieu quand je me suis tournée vers les vitres du café. La lumière orange des décorations s’y reflétait dans la buée, et tout paraissait plus doux pendant une seconde. Devant l’église, les chants montaient en petites vagues, puis retombaient aussitôt. J’ai été frappée par ce contraste entre la fraîcheur de l’air et la chaleur des voix. Rien de grandiloquent, rien de forcé. Juste des gens debout, serrés, qui attendaient ensemble.

La distribution du pain d’épices et des bonbons m’a presque plus marquée que le cortège. Les enfants tendaient la main avant même d’avoir tout vu. Je me suis sentie redevenue gamine au moment où une part encore tiède a atterri dans ma serviette. Le sucre collait un peu aux doigts, et mes gants restaient humides. Le geste était simple, mais il a scellé la soirée bien plus sûrement que le passage de la crosse ou de la mitre.

J’ai appris à repérer ce qui fait tenir une scène. Ici, ce n’était pas la longueur du défilé. C’était le mélange très particulier entre procession, église et goûter sur des tables pliantes. J’avais d’abord cru que cette fête serait spectaculaire. J’ai compris qu’elle tenait surtout à sa taille humaine, à ses pas courts, à ses voix basses et à son rythme sans apprêt.

Je n’ai pas oublié le détail du papier qui se ramollissait dans l’humidité, ni celui des bougies qui vacillaient dès que le vent remontait la rue. Dans un grand défilé, je me serais peut-être perdue. Là, j’ai vu les visages. J’ai entendu les rires qui partaient avant les chants. Et j’ai compris que le souvenir ne venait pas d’un grand tableau, mais de toute une suite de petites choses assemblées.

Avec le recul, je vois bien ce que j’aurais fait différemment, et ce que je referais sans hésiter

Avec le recul, mes erreurs me sautent aux yeux. J’ai voulu arriver à la dernière minute, j’ai oublié mes propres gants dans la voiture, et j’ai sous-estimé le vent qui passait sur la place. J’ai aussi cru qu’un simple bonnet suffirait pour tenir un enfant immobile. Au bout d’un quart d’heure, les plaintes ont commencé, puis les petits frottements nerveux des mains dans les manches. Le froid ne faisait pas de bruit, mais il gagnait tout le monde.

La prochaine fois, je ferais autrement, sans hésiter. J’arriverais une demi-heure plus tôt, je me mettrais près du parvis, et je laisserais la poussette à la voiture. Je garderais un thermos de chocolat chaud dans un sac, avec les gants et le bonnet à portée de main. Les habitués du village l’avaient déjà compris ce soir-là. Ils se plaçaient tôt, sur le bord du passage, et ils tenaient jusqu’au moment où le saint passait vraiment devant eux. Leur calme m’a servi de leçon.

Je referais aussi le goûter sans traîner. Une ou deux photos, pas davantage, puis un retour au chaud dès que le vent se lève. Dans ce genre de soirée, je ne cherche pas à rester dehors pour rester dehors. Je garde ce qui compte, et je rentre avant que les enfants ne décrochent complètement. J’ai appris à observer ces petits seuils, ceux où l’ambiance bascule sans prévenir.

Cette expérience me parle encore parce qu’elle reste à taille humaine. On y vient pour marcher un peu dans le froid, regarder le cortège, puis rentrer tôt sans forcer. Moi, depuis Gérardmer, je garde surtout la sensation d’avoir vu Saint-Nicolas sans écran ni distance. Ce soir-là, dans le village, j’ai préféré la lampe qui vacille au grand spectacle, et je referais exactement le même choix.

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