Chez un fromager de La Bresse, j’ai compris ce qu’est un munster fermier

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La lame a entamé le munster fermier, et la pâte a cédé franchement sous le couteau, dans la cave de la Ferme du Pré de l’Orme, à La Bresse. L’odeur est montée d’un coup, forte mais pas agressive, avec ce fond de cave humide qui m’a prise de face. J’ai été convaincue en regardant la tranche se refermer presque seule, comme si le fromage gardait encore du ressort.

Je suis partie sans rien y connaître, avec mon budget serré

Je suis partie de Gérardmer avec un sac vide et une idée très vague du munster. J’avais mis 18 euros de côté pour ce passage, pas davantage, parce que je voulais goûter sans me faire surprendre au passage en caisse. J’avais aussi un doute très concret : est-ce que 18 euros suffiraient pour repartir avec assez de fromage pour 2 dégustations ? Je ne connaissais pas bien les fromages fermiers, et je les achetais jusque-là au hasard, avec une préférence pour ce qui ne me compliquait pas le dîner.

Je me suis arrêtée chez ce fromager de La Bresse pour une raison simple, la curiosité. Je sais que les produits de terroir se révèlent mieux quand on les voit de près. Je voulais comprendre pourquoi un munster donné pour typé pouvait changer autant d’une pièce à l’autre, surtout quand le morceau pesait 500 g et qu’on me parlait d’affinage en cave.

Avant d’entrer, j’avais une idée assez pauvre du sujet. Pour moi, le munster, c’était un fromage qui sent fort et qui raconte toujours la même chose. Je l’imaginais uniforme, coupé en tranches sages, acheté en rayon, sans nuance ni surprise.

Dans la cave, j’ai vu que la croûte racontait déjà la moitié de l’histoire

La cave était sombre, avec une humidité qui se sentait jusque sur les poignets. Les planches de bois portaient des meules à des stades différents, certaines bien orangées, d’autres encore pâles, et le sol gardait une fraîcheur presque collée aux semelles. J’ai passé la main près d’une planche, et mes doigts ont gardé cette sensation humide pendant plusieurs minutes.

Le fromager m’a montré le lavage à la saumure, fait à la main, pièce après pièce. Il m’a parlé de la croûte lavée, de l’air de la cave, et de cette gestion fine de l’humidité qui évite le fromage poisseux. J’ai appris à écouter ces gestes-là, parce qu’ils changent la pâte autant que le discours change un plat.

J’ai regardé deux meules côte à côte, et la différence m’a frappée net. La plus jeune était ferme, presque lactée, avec un bord qui cédait avant le centre. L’autre semblait plus crémeuse, légèrement brillante, et sa croûte orangée gardait un petit relief plissé, sans devenir collante dessous.

Quand il a coupé une tranche devant moi, le couteau a d’abord accroché un peu, puis la pâte s’est ouverte d’un coup. Le cœur résistait à peine, et la tranche a gardé une tenue souple sans couler. À ce moment-là, l’odeur d’étable et de cave humide a pris le dessus, avec une pointe plus vive sur le fromage le plus poussé.

J’ai galéré avant de comprendre comment le garder et le servir

Le premier morceau que j’ai rapporté à Gérardmer a tourné au petit casse-tête. Je l’ai rangé dans une boîte hermétique au frigo, persuadée de le protéger, et j’ai retrouvé le lendemain une croûte moite, presque poisseuse. L’odeur semblait enfermée au lieu de respirer, et le fromage avait perdu une partie de son parfum.

J’ai refait l’erreur une deuxième fois en le servant trop froid. La pâte était dure à la coupe, le goût paraissait fermé, et je ne comprenais plus ce que j’avais aimé chez le fromager. J’ai même hésité, en posant la lame, parce que la bouchée me donnait une impression plate au lieu de cette rondeur que j’avais perçue en cave.

Puis j’ai changé une seule chose, et le résultat a été immédiat. J’ai laissé le morceau respirer dans son papier, au bac à légumes, puis je l’ai sorti 27 minutes avant le dîner. Ce petit protocole m’a servi de repère : un passage à l’air libre, une coupe au dernier moment, puis une dégustation sans précipitation. Avec ce simple repos, la pâte est devenue plus souple, et d’autres convives ont même trouvé l’odeur moins brute que dans ma boîte fermée.

Je reste prudente sur un point, parce que l’odeur prend vite sa place dans la cuisine. Dans un appartement, elle traverse la pièce, puis le couloir, et elle s’accroche au torchon si le fromage est trop jeune. Quand je laisse un morceau trop longtemps dans le bac à légumes, je retrouve aussi une note plus piquante, et la croûte commence à coller.

Ce que le munster fermier m’a appris, bien au-delà de la première bouchée

Le munster fermier ne m’a pas appris seulement un goût. Il m’a montré qu’un terroir se lit dans la cave, dans le lavage régulier, dans la respiration du fromage et dans ce temps d’affinage qui se compte en semaines. Quand la croûte reste juste sèche en surface, la bouche reçoit un fromage franc, salé juste ce qu’je dois, avec une pâte plus vivante que celle d’un produit de rayon.

Depuis cette visite, je choisis autrement. Je regarde la couleur, j’ouvre l’emballage dès le retour, et je refuse les morceaux qui ont passé trop de temps au froid sans air. Je sais aussi qu’un munster fermier peut convenir à certaines tables, selon le goût recherché, sans que cela en fasse un fromage pour tout le monde.

Je ne refais pas l’erreur d’un morceau trop jeune quand je veux une table calme. Je ne garde plus le fromage en boîte plastique, et je ne le coupe plus à la sortie du réfrigérateur. Quand il est glacé, la pâte paraît compacte, le gras ne parle plus, et tout ce que j’attendais de lui se tasse d’un coup.

Je garde aussi en tête que le munster fermier n’est pas le seul fromage à raconter la montagne. Certains fromages de pâte pressée, ou quelques fromages de montagne moins lavés, vont vers plus de douceur. Mais ils ne donnent pas cette même tension entre la croûte orangée, l’humidité de cave et la pâte qui s’ouvre sous la lame.

En repensant à la bresse, je retiens surtout une scène très précise

Ce qui me reste, ce n’est pas une leçon abstraite. C’est le geste du fromager, la lame qui entre, puis cette pâte ivoire à jaune pâle qui cède avant le centre. J’ai retrouvé là une sincérité de produit que je cherche aussi dans mes pages, quand j’écris sur les fermes, les tables et les marchés des Hautes-Vosges.

J’aurais aimé savoir plus tôt qu’un munster peut être maltraité par le froid autant que par l’humidité. J’aurais aussi aimé comprendre qu’une croûte seulement humide en surface ne raconte pas la même chose qu’une croûte collante dessous. Ce détail m’avait échappé, et je l’ai vraiment compris en regardant mes doigts garder cette sensation de cave.

Dans mon quotidien à Gérardmer, je n’ai pas toujours le temps d’installer un fromage comme il faudrait. Pourtant, j’ai fini par prendre ce rythme simple, papier ouvert, sortie à l’avance, coupe au bon moment. Cela s’accorde bien avec mes repas ordinaires, entre un plat du soir et une table dressée sans cérémonie.

Voir la croûte orangée légèrement plissée, encore humide mais pas collante, c’est devenu pour moi le vrai signe d’un munster fermier réussi, un détail que je n’aurais jamais remarqué avant cette visite. À La Bresse, chez la Ferme du Pré de l’Orme, j’ai compris qu’un fromage ne se juge pas à son odeur seule. Pour une personne qui accepte qu’une cave humide s’invite un peu chez elle, cette découverte a gardé une vraie place dans mes repas.

Avatar de Angèle Soyer
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